Au repas du soir, menu poulet au barbecue et pommes de terre au four..... je me propose de ramener le poulet en rentrant de l'hôpital. Le poulet c'est la viande pallote dans une barquette blanche recouverte de papier transparent..... pas trop difficile. Je m'arrête au marché, les légumes, les fruits, les oeufs.... je me rapproche, et les poulets. C'est la fin de la journée, le soleil du printemps a bien chauffé, certains ne sont plus très frais et ce n'est pas le couteau qui les empêchera de voire le jour demain matin. Dans la cage des petits poulets blancs, je les trouve bien fatigués, la plume terne, le rose de la peau à vif autour du cou, affalés sur le coté, respirent ils encore? Humm.... je pars vers le coté ombragé de l'étal et voilà des poulets tout fringants, taille moyenne, couleur blanche, courant l'un après l'autre et ne s'occupant pas du bruit de 'chop' 'chop' que fait le jeune homme avec son couteau sur le bord de leur enclos. Le marchand demande lequel je veux..... petit moment d'indécision, Le cou est tranché d'un geste sure, la bête est ensuite plongée dans une grande bassine en attendant que le sang se vide et en 5 minutes, la peau est retirée, le couteau claque contre la toile cirée rouge posée sur le sol, le bruit fait s'envoler le nuage de mouche, et me voilà repartie avec les douze morceaux du poulet découpé dans un petit sac plastique transparent. Manque plus que la barquette blanche.
Naw roz est passé, nous sommes en l'an 1391, les températures s'élèvent doucement, les voitures à cheval soulèvent des nuages de poussières que les balayeurs des rues continuent à amplifier. Les blessés arrivent à l'hopital, dans le calme. Un équipement basique, minimaliste qui fonctionne parfaitement. Des membres arrachés, des artères sectionnées, des ventres transpercés, par un morceau de métal, une balle ou tout ce qui se transforme en projectile avec le souffle d'une explosion. Et pour les soigner, une équipe venant des quatre coins du monde qui se retrouve le jour, la nuit dans la salle des urgences, des soins intensifs ou du bloc opératoire pour essayer de réparer ces corps, ces vies.
Une autre fois, plus de douze années sont passées.
Je me souviens de cette ville frontière, point de passage pour le pays voisin alors en conflit. Conflit d'un autre temps, nombreux sont les chefs qui en sont morts, d'autres ont pris leur place et continuent à se battre, nombreux sont les enfants, les femmes et les hommes qui en sont morts mais nul n'a pris leur place.
Je me souviens, le Khyber bazzar où on était allé acheter le materiel qui manquait sur la mission, médicaments, forceps, petit nécessaire pour un centre mère-enfant. Je me souviens, ma première shawar kamize et le voile qui tombait tout le temps, les regards qui ne devaient pas se croiser, les mains qui ne devaient pas se toucher, les voitures que l'on ne voit pas arriver quand on ne tourne pas la tête, l'apprentissage d'un comportement, l'apprentissage d'une autre culture. Je me souviens, les zones tribales à traverser, le garde armé, barbu, assis à coté dans la toyota déglinguée, la frontière à pied, le changement de voiture puis la route vers Kaboul, Bagram et de nouveau, à pied pour traverser la ligne de front. Les mines antichar ils disaient., "tu ne risques rien si tu marches à pied". Et pour pisser, "restez sur la route!", les mines antipersonnelles ils disaient... Je me souviens l'argent de la mission cachée entre les semelles et le fond des chaussures, jamais je n'ai autant marché sur des dollars américains.... et l'arrivée dans le Panshir après cette marche à travers un no man's land, désert de poussière rouge, et soudain, le vert de la vallée, la rivière gorgée d'eau du printemps. Je me souviens, les avions rapides qui s'engageaient entre les crêtes, venant du nord-est, larguant leur charge meurtrière et s'en allant aussi rapidement du coté de la Shamalie, sans un regard, pour la maison, le village, le champs détruit. Je me souviens les carcasses des vieux chars russes, dont chaque partie trouvait une deuxième vie en se transformant en une porte de maison, en un petit pont sur la rivière...Je me souviens du sourire des enfants qui se gavaient de mûres fraîches ou jouaient à cache cache derrière notre voiture.
Douze ans c'est loin et encore là, les images se forment derrière les paupières closes.
Cette fois-ci la route s'arrête à Peshawar, je ne vais pas plus loin que l'hopital, essayer de soigner, soulager ce qui peut l'être. Tout un programme déjà.
C’était court et intense, arrivée dans un hôpital en fin de chantier, les perceuses raisonnant encore dans les salles, le sol était couvert de poussière et les machines d’anesthésie enfermées dans des boîtes en carton. En quelques semaines le chantier s’est transformé en hôpital, la poussière a presque disparu sous les chiffons et serpillères, les étagères se sont remplies de médicaments et de matériel, les machines ont été installées, testées, les lits ont reçus des draps et l’hôpital a finalement ouvert ses portes. Le premier patient a été rapidement suivi d’un deuxième, dixième et maintenant centième. Les différentes équipes médicales et chirurgicales se sont formées, chacune dans sa spécialité, apportant les soins, réparant, recousant, soulageant…. Il est temps de repartir……en souhaitant bonne route à ce nouvel hôpital et tous ceux qui y travaillent.
On pourrait imaginer le silence, petit sentier de montagne.... mais sur la crête, là-bas un peu en contre-bas, il y a une église où les habitants des villages voisins se retrouvent et une sono qui ferait palir d'envie bien des boîtes de nuit!
Un p’tit trou dans le ventre, dans le dos, dans la jambe, dans le bras, il y a épidémie des ces petits orifices, pas bien grands, parfois d’un petit centimètre, parfois deux, la peau est légèrement brûlée sur les bords, et pourtant, quel organe, quel partie du corps seront soufflés et détruits derrière ce petit bout de peau brulée à la surface….Ayiti la belle, Ayiti la musicienne est aussi Ayiti la violente. Une fois la nuit venue, ces petits trous se multiplient avec leur cortège de douleurs, de larmes et de nuits blanches des équipes qui les soignent…
Des mois de travail dans les coulisses pour l’équipe de construction, quelques semaines de mise en place pour l’équipe médicale de spécialistes venant d’arriver sur le terrain, quelques jours d’incertitude avant que la clé dans la porte ne se tourne pour accueillir le premier patient…. Et c’est parti! Le deuxième suit rapidement, la machine se met en marche. Ca coince un peu, tout est neuf pour tout le monde, il faut maintenant rendre concret les différents concepts, acquérir les automatismes qui faciliteront les soins…..mais ca marche….
Chaque dimanche, il y a répétition…. pour être fin prêt pour le grand jour du carnaval. Les différents groupes de musiciens s’échauffent et se mesurent entre eux en faisant des parades à travers la ville, accompagnés de danseurs plus ou moins déguisés. C’est là que l’on s'est retrouvé nez a nez avec une dame, peinte en blanc, un couteau lui sort du ventre par devant, dans son dos, le manche est planté entre ses omoplates et dépasse de 20 cm ses épaules, un peu de maquillage rouge finalise le costume plutot réaliste, une minijupe déchirée, elle est soutenue par deux jeunes hommes, rêve imaginaire ou réalité cauchemardesque? On tourne la tête et un dragon surgit, de l’autre coté il y a une énorme écrevisse de 2 mètres de haut qui se dandine au rythme de la musique. Quelques rues plus loin, on retrouve le calme habituel des joueurs du soir à la chandelle, des vendeurs de rues et des coqs noctambules qui chantent.
Quand on arrive quelque part, dans un nouveau pays, nouveau projet, nouvelle ONG, il y a une petite phase d’adaptation, présentation, découverte des copains de jeux des prochaines semaines.
Au début cela donne :
Nouveau venu: Bonjour, Moi c’est …. Tu es arrivé il y a longtemps? Tu fais quoi ici ?
Réponse : Co ou Resp « quelque chose », voulant dire coordinateur ou responsable de ce « quelque chose »….Impressionnant nombre de responsables ! Pas vraiment synonyme d'une efficacité mais c'est un système parait-il qui si les bonnes personnes sont aux bonnes places devrait fonctionner parfaitement.
Nouveau venu: Tu es là depuis longtemps? Suivant le cas, soit cela s’arrête là soit la question "et avant tu étais où?" est posée, et alors là si on est en face d'un « vétéran » s’en suit une longue énumération des différents pays parcourus, suivant les urgences ou les catastrophes humanitaires des dernières décennies. Les innondations du Pakistan, la famine en Afrique, le conflit en Afgha, le Kosovo, le Sri Lanka, l’Irak, le Congo, l’Ethiopie… dans le désordre, sans lien, ou un seul, le travail humanitaire.
Et voila, carte d’identité, présentations faites, chacun positionne l’autre, en néophyte ou en expert, en ancien de l’ONG-mère ou nouveau débarqué ayant fait ses premières expériences chez « les autres », vague et vaste monde des autres…
Petite variante pour le collègue de l’ONG voisine, pas de Resp ou de Co, juste le prénom suivi de l’ONG en question : Tartempion de Machin du Monde ou Meilleurs sans frontière ou Aller Sans Faim…
Quant au pays où l’on arrive, et bien, une fois passée ces présentations un peu longues, on commence à mettre le nez dehors, ca y est, on est arrivé.
Dans une maison polyglotte. A table on peut entendre parler, dans le désordre, français, créole, italien, allemand, flamand, wolof, bulgare, anglais avec différentes variations d'accents pour chacune d'entre elles ......petite tour de babel.
Un musicien au coin de la rue qui joue sur un rythme dansant, un chien qui aboit, des grillons ou autres insectes qui s'interpellent, des coqs insomniaques, des chèvres qui bêlent, le générateur du boulanger voisin qui résonne dans la nuit et l'averse tropicale qui efface pour un instant tous les autres.